Pourquoi les projets pilotes de revenu de base ne fonctionnent pas

Pendant de nombreuses années, les défenseurs du revenu de base ont fait pression pour que des projets pilotes démontrent le pouvoir de donner de l’argent à tous les citoyens. Tous les partisans semblent utiliser le projet de courte durée de Dauphin, au Manitoba, qui eut lieu dans les années 1970, comme un argument en faveur d’autres projets. Ces pressions exercées par les défenseurs du revenu de base ont donné lieu à deux projets pilotes: l’un en Finlande et l’autre en Ontario. Le projet finlandais se terminera selon toute vraisemblance à la fin de 2018. En effet, avec le parti actuellement au pouvoir, qui était dans l’opposition lorsque le projet a été adopté et qui s’y opposait fortement, rien n’indique que le projet sera prolongé. Quant à l’Ontario, le nouveau gouvernement a annoncé son intention de mettre fin à un projet qui vient à peine de commencer. Ces exemples démontrent bien la fragilité politique de ce type d’expérimentation pour le mouvement mondial du revenu de base.

Le but de ces projets était de recueillir des données scientifiques sur les effets du revenu de base et de s’en servir pour convaincre le public, les bureaucrates et les politiciens qu’il s’agissait d’une idée réaliste et logique. Cependant, la sphère publique étant ce qu’elle est, les deux projets n’ont pas donné les résultats escomptés. Il s’agit ici du coeur du problème : si des projets de revenu de base sont lancés par des politiciens, ils seront arrêtés par des situations politiques.

Les deux projets pilotes mis en place partageaient le même défaut : ils visaient tous deux les pauvres. Ils ont été conçus pour démontrer les avantages d’un revenu de base par rapport au système d’aide sociale traditionnel plutôt que de démontrer les avantages d’un revenu de base à davantage de groupes de la société (étudiants, contribuables, personnes âgées, etc.). En limitant les projets aux personnes qui se situent à des niveaux d’aide sociale ou qui s’en approchent, les projets se sont positionnés comme un autre programme d’aide sociale pour les pauvres. Comme dans la plupart des pays, la classe moyenne, qui travaille dur et paie des impôts, a peu de patience pour les assistés sociaux. Cela s’explique en partie par la limitation du revenu disponible et par la nature humaine. Nous avons vu, pays après pays, la réduction de programmes d’aide sociale dans le but d’équilibrer le budget, d’obtenir des votes ou de libérer des fonds pour d’autres programmes. Presque aucun pays au cours des trente dernières années n’a augmenté la taille de ses programmes d’aide sociale. Cela devrait être un (gros) indice pour les défenseurs du revenu de base.

La plupart des contribuables ont une patience limitée pour les gens qui ne travaillent pas (pour de l’argent). Penser autrement est tout simplement idéaliste et ne correspond pas à la population moyenne (votante). Lors d’un récent débat sur le revenu de base à Montréal, au Québec, j’ai demandé à la célèbre spécialiste du revenu de base Evelyn Forget comment, selon elle, devrions-nous payer pour un revenu de base. Selon elle, nous devrions augmenter les impôts des sociétés et des particuliers. Quand j’ai répondu que cela serait difficile dans la situation politique et économique actuelle, elle m’a répondu que c’était la meilleure façon de le faire et que les gens n’auraient qu’à « composer » avec des impôts plus élevés.

Je crois fermement que la façon dont nous finançons un revenu de base est SA caractéristique déterminante. Si vous le financez par les impôts, il sera considéré comme un autre programme d’aide sociale semblable aux programmes existants. C’est là un problème majeur puisque l’idée du revenu de base vise à se différencier des autres programmes. Si nous le finançons de la même manière, soit par le biais de l’impôt et de la redistribution, nous ébranlons l’argument qui rend le revenu de base si attrayant. Le revenu de base est censé briser le moule, joindre la gauche et la droite, simplifier la bureaucratie et donner plus de liberté aux individus pour construire leur vie. Si nous le finançons par le biais des impôts sur les travailleurs, il sera considéré (à juste titre) comme un transfert des travailleurs vers les non-travailleurs.

Par analogie avec la défense du revenu de base, nous pouvons examiner les défenseurs du logement abordable. Les deux groupes de militants estiment que leur proposition respective constitue un droit fondamental et que le logement devrait être facilement accessible. Dans le premier cas, les défenseurs du revenu de base soutiennent que tous les membres d’un pays développé devraient avoir un niveau de revenu minimum qui assure l’essentiel dans la vie. Les défenseurs du logement abordable font valoir que le logement est un droit et non un privilège, et qu’il devrait être abordable pour tous les membres de la société. Je suis d’accord avec les deux, mais la façon dont nous mettons en œuvre l’une ou l’autre est déterminante eu égard à la perception du projet par le grand public.

Par exemple, le niveau de logements abordables dans la plupart des pays occidentaux ont en fait diminué en pourcentage global du marché du logement. Cela est dû au fait que les défenseurs du logement abordable adoptent la même approche que les défenseurs du revenu de base – à savoir que le logement abordable est là pour alléger le stress du logement cher et que le logement abordable devrait surtout profiter aux moins fortunés. En partageant leur sort avec les pauvres, ils limitent gravement la base de leur soutien politique.

Comparons cela à Vienne, en Autriche. À Vienne, environ 50 % du parc de logements appartient à la ville, qui en assure la gestion et l’entretien. La moitié du parc de logements constitue donc un bien public. Les loyers sont remarquablement abordables pour une ville de classe mondiale, ce qui apporte dynamisme et diversité. Cependant, la principale raison pour laquelle cela a été possible (outre la Seconde Guerre mondiale) est que la classe moyenne et la classe économique inférieure avaient un intérêt direct dans le succès de ce logement social. Cette base politique beaucoup plus large assure la poursuite des projets de logements abordables. Le revenu de base doit adopter la même approche et cesser de préconiser des projets pilotes de revenu de base comme substitut à l’aide sociale ou comme outil de réduction de la pauvreté. C’est peut-être le cas, mais nous ne devrions pas plaider en faveur d’un revenu de base de cette façon.

Comparons le succès de ces projets pilotes de revenu de base au Fonds de dividendes de l’Alaska, créé en 1976. Le fonds demeure encore aujourd’hui extrêmement populaire et ne risque pas de disparaître. Pourquoi ? Parce que tout le monde comprend ! Aucun projet pilote n’a été réalisé avant la création du fonds de dividendes de l’Alaska et aucun effet négatif n’est apparu après sa mise en œuvre. S’il y a une voie à suivre pour le revenu de base, c’est la mise en œuvre d’un niveau inférieur de revenu de base, mais qui s’adresse à tous – en particulier aux contribuables qui travaillent dur et qui votent.

Il est temps que les défenseurs du revenu de base changent leur fusil d’épaule et modifient leur stratégie pour convaincre la personne moyenne de voter en faveur de cette mesure. Il peut s’agir d’un parti politique distinct (pour un autre poste) ou d’un partisan clair du revenu de base, comme Andrew Yang aux États-Unis, qui a placé le revenu de base au centre de sa campagne présidentielle. Quelle que soit la façon dont vous voyez les choses, tentez de faire en sorte que le revenu de base devienne une réalité en remplaçant ou en complétant les prestations d’aide sociale est une idée vouée à l’échec. Mettez la classe moyenne de votre côté et vous gagnerez la guerre, sinon faites-le à vos propres risques et périls.

Sommaire de l’événement revenu de base organisé par Asian Women for Equality McGill

Le 17 octobre dernier, Asian Women for Equality de McGill organisait leur deuxième discussion publique sur le revenu de base et le développement durable à Montréal. L’événement a consisté en une table ronde sur le rôle du revenu de base dans la construction d’un avenir durable. Celle-ci était composée de Rob Rainer du Réseau canadien pour le revenu garantie, et de Cathy Orlando, fondatrice du Lobby Climatique des Citoyens de Canada. Des représentants communautaires de Justice Climatique Montréal, du Symposium de recherche sur le développement durable de McGill et d’Action Réfugiés Montréal étaient également présents pour poser des questions et guider la discussion pour les dizaines de citoyens qui se sont présentés pour en apprendre plus à propos du revenu de base et du développement durable.

Sarah Mah, organisatrice principale de l’événement et porte-parole d’Asian Women for Equality, a débuté la soirée en soulignant la pertinence du sujet abordé. Moins de deux semaines après la publication du rapport par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Mah a mentionné l’urgence de trouver des solutions viables pour lutter contre le changement climatique, sous peine de catastrophe écologique. Comme elle l’a expliqué, les pays les plus pauvres sont les plus affectés par les problèmes climatiques et n’ont pas les ressources nécessaires pour y faire face. De même, le lien entre pauvreté, identité et climat est devenu évident: les femmes pauvres sont plus touchées par le changement climatique que tout autre groupe. En effet, il y a en moyenne 75% de plus de femmes que d’hommes qui meurent dans des circonstances liées à des catastrophes environnementales.

Heureusement, tout espoir n’est pas perdu – un point que Rob Rainer, a souligné dans sa présentation. Celui-ci a expliqué que si nous voulons un vrai changement, nous avons besoin de plus que de simples engagements transitoires; mais plutôt un changement de paradigme, c’est-à-dire un changement qui affecterait considérablement nos relations sociales, économiques et écologiques avec le monde qui nous entoure. Pour Rainer, ce changement consiste dans un revenu de base pour tous. Même si le revenu garanti représente un changement radical, il est plus possible aujourd’hui que jamais auparavant. Le Canada ayant déjà un revenu garanti pour les enfants et les adultes plus âgés – pourquoi ne pas en créer un pour le reste de la population?

Tel que Rainer l’a souligné, « ne croyez jamais que nous ne pouvons pas nous permettre d’obtenir un revenu de base […] dans un grand pays riche comme celui-ci ». Avec un revenu de base, les gens auraient davantage de ressources et de temps pour faire des choix plus écologiques et s’impliquer dans leur communauté. Le revenu de base donnerait aux citoyens les moyens de s’engager dans l’agriculture urbaine, de participer aux économies alimentaires locales, de surveiller la faune, de nettoyer les rives du plastique et de participer à une politique environnementale plus large. Toutes ces choses sont nécessaires si nous voulons améliorer l’état de notre planète. Cependant, comme le mentionnait Rainer, il est très difficile de faire ces choses sans les moyens adéquats. Un revenu garanti nous fournirait ces moyens et donnerait aux gens l’occasion de s’engager avec leur communauté et leur environnement.

La deuxième panéliste, Cathy Orlando, a repris à son compte plusieurs arguments de Rainer, mais a surtout démontré que l’effet du revenu garanti sur l’environnement représente beaucoup plus que la promotion d’action individuelle. Le revenu garanti pourrait en effet être (en partie) financé par une politique de redevance de carbone et de dividende. De cette façon, le revenu garanti renforcerait non seulement l’action environnementale après que les gens aient reçu leur argent, comme l’expliquait Rainer, mais pourrait également être financé de manière à inciter les gens à réduire leur contenu de CO2 dès le départ. Or, qu’est-ce qu’une politique de taxe sur le carbone et de dividende? Comme l’a expliqué Orlando, une politique de taxe du carbone et de dividende «impose une redevance de plus en plus importante sur la pollution par le carbone et redonne tout l’argent aux gens sous forme de chèque, quel que soit leur revenu, indépendamment de leur contenu CO2». De plus, Orlando a souligné les principaux avantages de cette politique, outre la réduction évidente des émissions. Tout d’abord, le revenu de base aiderait les familles en mettant de l’argent directement dans leur poche. De plus, il serait non partisan et représenterait un net avantage pour tout le monde, indépendamment de leurs opinions politiques. Il soutiendrait également les solutions de marché novatrices, en incitant les entreprises à fabriquer des produits qui réduisent les émissions des consommateurs, leur permettant ainsi de faire des économies en plus d’être plus compétitifs et rentables à long terme. Enfin, le revenu de base aurait la capacité d’augmenter de manière prévisible et progressive, ce qui le rendrait plus sain pour une économie en croissance et un marché fluctuant. Par son travail en tant que responsable de la sensibilisation internationale et canadienne pour le Lobby Climatique des Citoyens de Canada, Orlando a travaillé avec des centaines de citoyens pour qu’une version de ce projet de loi au Parlement impose 150 USD / tonne de carbone d’ici 2030. Bien qu’elle semblait très optimiste que le projet de loi serait adopté, elle a souligné que nous avons beaucoup de travail à faire: « Ces choses prennent du temps, mais nous n’avons pas le temps en cette crise climatique […] Nous devons nous assurer de ne pas perdre ce projet ».

Après les présentations des panélistes, les répondants de la communauté et les membres du public ont eu l’occasion de poser des questions. En réponse à la question de Vincent Duhamel de Justice Climatique Montréal sur les calculs et les critères exacts pour un revenu de base, Orlando a souligné que ces changements politiques peuvent prendre beaucoup de temps à se concrétiser. Le mieux que nous puissions faire en tant que citoyens, a-t-elle dit, consiste à contacter nos représentants et à faire entendre nos demandes. De nombreuses autres questions ont suivi, approfondissant les détails d’un revenu garanti et de ses effets sur différents groupes de personnes. En réponse à notre question sur la manière dont un revenu de base aiderait à réduire la consommation excessive, Rainer et Orlando se sont entendus pour dire que le revenu de base serait «comme un sentiment de calme» puisqu’il assurerait la sécurité des personnes et constituerait une base sur laquelle les personnes pourraient se développer et prendre de meilleures décisions financières et environnementales. Paul Clark, d’Action Réfugiés Montréal, a posé une question importante: comment le revenu de base affecterait-il les demandeurs d’asile au Canada? À nouveau, Orlando a souligné que le parlement pourrait prendre du temps pour définir les détails exacts ainsi que les bénéficiaires de la politique, mais les deux experts ont convenu que le revenu de base devrait représenter un droit humain et ne devrait pas être limité. Comme l’a mentionné Rainer, «Que vous soyez un réfugié, un immigrant ou un Canadien, si vous êtes au Canada, il devrait y avoir un système mis en place pour vous aider avec les choses dont vous avez besoin».

De nombreuses discussions ont suivi, mais un membre de l’audience a posé une question particulièrement pertinente vers la fin de l’événement: que faisons-nous si c’est la première fois que nous entendons parler de cela et désirons participer à ce projet? La réponse à cette question est à la fois simple, mais nuancée. Comme Rainer, Orlando et Mah l’ont fait remarquer, les points d’entrée dans la lutte pour un monde plus juste et plus libre sont multiples. Certains s’impliquent en politique, d’autres luttent pour des initiatives plus vertes au travail et à l’école, tandis que d’autres assistent à des événements comme celui-ci pour aider la communauté à mieux comprendre ces sujets et former leur opinions. Toutefois, ce qui unit tous ces efforts, est le désir et la conviction de réparer ce qui est brisé. Comme l’a dit Rainer, «nous avons la capacité de fournir à tout le monde. Avons-nous la volonté? “
Si vous lisez ceci et avez l’impression que nous avons cette volonté ici au Québec, nous espérons que vous nous contacterez pour nous aider à créer un revenu de base afin de faire notre part pour aider notre population, nos familles et notre planète.

Matière à réflexion pendant la 11e Semaine internationale du revenu de base

Le revenu de base
a le vent en poupe.
Au Québec, 3 partis
en proposent une version
dans leur plateforme.

À l’occasion de la 11e Semaine internationale du revenu de base (17-23 septembre), Revenu de base Québec dévoile un registre des prises de position des partis sur le revenu de base. Jusqu’ici, le Nouveau Parti Démocratique du Québec, le Parti Vert et Québec Solidaire mentionnent le revenu de base dans leur plateforme. Il est absent du programme de la CAQ, du PQ et du Parti Libéral, alors que ce dernier en avait introduit une version allégée dans son plan de lutte contre la pauvreté en décembre 2017. Au moment où commence la 11e Semaine internationale du revenu de base, nous souhaitons que tous les partis affichent clairement leur couleur sur ce sujet.

Pour notre part, nous sommes en faveur d’une réflexion sur une vision d’un revenu de base universel, inconditionnel, individuel et cumulable tel que le définit le Basic Income Earth Network (BIEN), auquel nous sommes affiliés. Notre intérêt pour cette approche du sujet se fonde en partie sur des résultats positifs avérés sur la santé, l’éducation et l’emploi, tant en Occident (Canada, États-Unis et Finlande, particulièrement) qu’ailleurs au monde (Inde, Namibie, Kenya, Ouganda) dans le cadre de projets-pilotes orientés vers la lutte à la pauvreté.

Toutefois, l’universalité est la caractéristique fondamentale de notre vision du revenu de base. Aussi trouvons-nous désolant que la discussion sur le sujet soit presqu’uniquement centrée sur la lutte à la pauvreté, occultant le fait que toute la population en bénéficierait et que l’implantation d’un revenu universel a le potentiel d’être une initiative sociale majeure du XXIe siècle.

De plus, axer la discussion sur l’universalité du revenu de base ouvrirait enfin le débat politique pour toutes les classes de la société. Particulièrement, la classe moyenne ne se sent pas concernée par le débat et se voit seulement comme le payeur éventuel de cette mesure, à même le fruit de son travail.

Nous croyons que le revenu universel agirait comme un ciment entre les briques essentielles de notre société, et dont l’importance est le objet d’un fort consensus: santé, éducation, emploi (surtout notre rapport au travail), inégalités sociales et (oui) environnement.

Un texte de Michael Laitman

Michael Laitman

Merci à Josia Nakash qui nous a fait connaître ce texte


Note sur l’auteur.

Michael Laitman est Professeur en Ontologie, PhD en Philosophie et Kabbale, et MSc en Biocybernétique Médicale. Il était le disciple le plus notoire du kabbaliste, Rav Baruch Ashlag (le RABASH). Prof. Laitman a écrit plus de 40 livres, traduits dans une douzaine de langues.

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L’avenir de l’emploi : travailler à devenir humain

Malheureusement, 33 000 employés de Toys“R”Us sont sur le point de rentrer chez eux. Ils emballeront la photo de vacances familiale accrochée au mur de leur bureau dans une boîte en carton, prendront un jouet ou deux comme souvenirs et rentreront chez eux à contrecœur. Ils se joindront à la liste croissante des centaines de milliers de personnes qui perdent leur emploi, non pas parce qu’ils doivent accroître leur rendement ou perfectionner leur éthique de travail, mais simplement parce qu’ils ne sont plus indispensables.

De plus en plus de produits sont fabriqués par des robots, ce qui est plus rentable pour les entreprises, mais aussi moins coûteux pour les consommateurs, qui peuvent commander en ligne d’un simple mouvement du doigt.

Toys“R”Us n’est qu’un exemple parmi d’autres du tsunami technologique virtuel qui s’abat sur le monde des affaires. Il apparaît sous la forme de sociétés géantes comme Amazon, Alibaba, Google et leurs partenaires commerciaux, piétinant tous les domaines du commerce possible : commerce de détail, banque, habillement, alimentation, publicité et plus encore. Et cette vague ne s’arrête pas au secteur privé, elle emporte aussi le secteur public. Par exemple, Warren Buffett, Jeff Bezos et Jamie Dimon sont déjà en coentreprise pour réinventer les soins de santé.

Bien qu’elle puisse sembler une révolution silencieuse, elle promet un tremblement de terre socio-économique comme jamais vu auparavant. Le virtuel technologique du futur prend peu à peu le dessus sur les fondements mêmes du monde économique.

Il est devenu normal de parler de questions comme le remplacement du travail humain par des robots, mais nous n’avons pas encore pris conscience de l’ampleur de ce changement. Beaucoup de politiciens, d’économistes et d’analystes voient cela comme une autre révolution industrielle qui va de pair avec les douleurs de l’enfantement, donnant naissance à toute une série de nouvelles professions, et prédisent qu’il en résultera une nouvelle économie en pleine expansion.

Ce point de vue est certes encourageant. Mais il est basé sur une compréhension limitée des nouvelles technologies qui se développent à une vitesse exponentielle. Aujourd’hui même, nous pourrions automatiser 45 % des tâches pour lesquelles les gens sont payés aux États-Unis avec des technologies existantes.

Ce ne sont pas des machines sophistiquées qui remplacent nos mains et nos pieds au travail. Il s’agit de l’intelligence artificielle en voie de développement qui remplacera progressivement l’intelligence humaine. L’intelligence artificielle pensera de manière créative, produira, analysera, développera, programmera et travaillera beaucoup plus efficacement que l’employé le plus talentueux, tout en étant beaucoup moins cher et facile à utiliser.

L’intelligence artificielle peut apprendre et se perfectionner beaucoup plus rapidement que la capacité d’une personne à se recycler, et finira par remplacer le travail humain partout : scientifiques, médecins, programmeurs, concepteurs, experts financiers, gestionnaires des ressources humaines. Seule une fraction de la main-d’œuvre sera nécessaire pour faire fonctionner et étalonner les diverses machines intelligentes et les logiciels avancés.

Révolutionnons la société – Sans les fourches

Si nous pouvons sonder l’avenir de la technologie, nous pouvons tout de suite voir la crise sociale imminente. Les masses entreront dans le chômage pour une durée illimitée et l’économie moderne n’aura pas de réponses à leur proposer. Les modèles économiques actuels peuvent difficilement faire face à un taux de chômage de 15 %. Que se passera-t-il lorsque le taux de chômage atteindra 30 %, 40 % et 50 % ? Cela n’est pas comptabilisé dans l’économie actuelle.

Si nous nous contentons de penser positivement, en espérant que cela se traduira par magie dans une nouvelle économie en plein essor, nous courons le risque d’une grave crise du chômage. Et lorsque des masses de gens n’ont aucun espoir de subvenir à leurs besoins de base ils ne restent pas tranquillement assis chez eux. Sans espoir, les gens peuvent se tourner vers la violence, l’extrémisme et le soutien de dirigeants radicaux qui offriront la sécurité économique pour accéder au pouvoir, comme cela s’est produit dans le passé.

Par contre, si nous planifions à l’avance, nous pouvons révolutionner la société – sans révolution. Plus vite nous reconnaîtrons l’inévitable refonte de notre infrastructure socio-économique, c’est-à-dire que les emplois n’existeront plus dans le même sens qu’auparavant, plus nous serons confrontés à la nécessité de subvenir aux besoins fondamentaux de tous les membres de la société.

Que ce soit par le biais d’une forme de Revenu de Base Universel ou de tout autre mécanisme technique, nous devons comprendre qu’un changement des valeurs sociales est au cœur du problème : les dirigeants de chaque pays doivent reconnaître que la satisfaction des besoins fondamentaux de chaque citoyen – nourriture, logement, vêtements, éducation et santé – est leur priorité absolue.

Mais que redonneront les gens à la société ? Si quelques heures de travail suffisent à l’entretien des machines, que feront les êtres humains ? Ils seront occupés à « être humains », c’est-à-dire à se développer eux-mêmes, leurs familles, leurs sociétés et tout ce qui fait de nous des êtres humains plutôt que des robots.

Le véritable moteur de la technologie, c’est l’évolution humaine

La révolution technologique n’est pas accidentelle, et elle n’est pas technologique. C’est une révolution évolutionnaire. Son but est l’évolution de la société humaine. Elle nous aidera à sortir de la course sans fin, alimentée par une obsession matérielle qui ne nous rend pas vraiment heureux, une course-poursuite 24 heures sur 24 qui a créé une société de petits rouages dans des entreprises géantes, accumulant le stress et la corrosion, tout en perdant le contact avec les autres et avec eux-mêmes.

Au lieu d’investir notre énergie à travailler comme des machines, nous nous engagerons dans le seul travail qui rende les humains différents des machines. Dans une société libérée de la poursuite cyclique de l’acquisition matérielle, nous investirons une grande partie de notre temps au quotidien : à étudier, à faire de l’exercice et à cultiver le sens de la connexion humaine naturelle qui nous lie les uns aux autres.

Lorsque des masses de gens le feront régulièrement, comme nouveau travail, une nouvelle société émergera. Son produit sera l’énergie sociale positive nécessaire à la préservation de l’équilibre sociétal. Ce sera une société dont le travail quotidien des membres consiste à maintenir le sens de l’unité et de la solidarité qui prévient la violence et l’extrémisme, permettant aux humains de commencer à vivre ensemble dans la paix.

Ce travail peut être fait avec une créativité illimitée, ce qui permet aux gens de mettre en pratique leur passion et leur désir, à condition de contribuer à un climat social convivial et chaleureux. Mais il faut commencer par la formation et l’éducation de base sur la science des liens humains, apprendre comment des liens sociaux positifs nous rendent plus sains, plus heureux et plus efficaces dans tout ce que nous entreprenons.

Certes, tout ceci semble étranger dans un monde où nous avons été entraînés par des publicitaires à pourchasser des choses dont nous n’avons pas besoin, pour impressionner des gens avec lesquels nous ne pouvons pas nous relier. Mais lorsque les besoins matériels sont pris en charge, la nature humaine exige une forme de satisfaction plus profonde et plus significative. Ce n’est pas un hasard si les études sur le bonheur révèlent à maintes reprises que les relations sociales saines sont le facteur déterminant de l’épanouissement de l’être humain.

Notre développement naturel et social nous pousse à utiliser notre connectivité humaine, à la diffuser par un travail constant sur nos relations et à évoluer vers une nouvelle réalité sociale. Plutôt que de rivaliser avec des robots pour un emploi de la vieille école, faisons de notre travail la seule fonction qu’aucun robot ne remplacera jamais, et trouvons le genre de bonheur que l’argent n’achètera jamais.

Conférence de Philippe Van Parijs à Concordia

Robert Daoust nous a envoyé, récemment, à quelques militants de Revenu de base Québec, du Mouvement français pour un revenu de base et d’Algosphère, cet excellent compte-rendu d’une conférence de Philippe Van Parijs à l’Université Concordia, une conférence que nous avons manquée, malheureusement.

Mais, heureusement, il accepté que nous le citions entièrement.


Bonjour Luc, Christian, Sylvie, Jean-Christophe,

Philippe Van Parijs était de passage au Québec hier pour donner une conférence à l’université Concordia. Je croyais que beaucoup de gens intéressés par le revenu universel seraient là mais il n’y avait plutôt qu’une quarantaine de personnes étudiant en éthique. L’annonce a dû être plus limitée que je pensais.
Il a d’abord rappelé trois événements qui ont amené beaucoup de visibilité récemment à l’idée du revenu universel : le référendum en Suisse (suite à un mouvement commencé en Allemagne lors des élections de 2006), le projet-pilote en Finlande et la campagne française pour la présidence. Il se félicite du résultat en Suisse, trouvant qu’au pays de Calvin près de 25% en faveur du revenu universel est un bon score. Il n’attend pas grand chose de la Finlande parce que le projet est mal ficelé, mais est heureux de la visibilité. En France, ce fut une occasion inespérée de faire avancer la cause, malgré que Hamon ait été mal conseillé, d’après lui, par le couple Piketty et Cagé qui ont voulu faire passer une formule d’impôt négatif pour un revenu universel.
Il a ensuite raconté comment lui était venu la passion pour l’idée du revenu universel. Il était, vers 1982, dans un panel entre deux économistes. Le marxiste a parlé élogieusement du revenu universel en déplorant que la société capitaliste ne pourrait jamais faire cela. Le capitaliste a répondu qu’au contraire les grandes idées socialistes comme la sécurité sociale ou le welfare state avaient été réalisées par les sociétés capitalistes et qu’il pouvait parfaitement en aller de même du revenu universel, mais que cela ne se ferait jamais parce que le problème en était plutôt un d’éthique liée au travail.
Philippe Van Parijs a trouvé dans la litérature beaucoup d’arguments en faveur du revenu universel. Il a été grandement déçu cependant quand dans une conférence John Rawls a déclaré que les surfers de Malibu ne devaient pas être éligibles à une telle allocation. À la recherche d’un contre-argument, il s’est alors tourné vers les surplus accumulés dans l’économie depuis l’ère capitaliste, surtout avec l’augmentation de la productivité du travail, pour en arriver à dire que cet « héritage » commun devait être distribué également (ou en suivant le principe du maximin) entre tous les individus.
Plus tard, Van Parijs (de l’Université catholique de Louvain) a exposé un autre argument tiré du deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens :

1 Au reste, frères, priez pour nous, afin que la Parole du Seigneur poursuive sa course et soit glorifiée, comme elle l’est aussi parmi vous ; 2 et que nous soyons délivrés des hommes déréglés et méchants ; car tous n’ont pas la foi. 3 Mais le Seigneur est fidèle, qui vous affermira et vous préservera du mal. 4 Et nous avons cette confiance en vous dans le Seigneur, que vous faites et que vous ferez les choses que nous vous recommandons. 5 Mais que le Seigneur dirige vos cœurs vers l’amour de Dieu et vers la patience de Christ ! 6 Or, nous vous recommandons, frères, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, de vous retirer d’avec tout frère qui vit d’une manière déréglée, et non selon l’enseignement qu’ils ont reçu de nous. 7 Car vous savez vous-mêmes comment vous devez nous imiter, puisque nous ne nous sommes point conduits d’une manière déréglée parmi vous, 8 et que nous n’avons mangé gratuitement le pain de personne ; mais, dans la fatigue et dans la peine, travaillant nuit et jour, pour n’être à charge à aucun de vous. 9 Ce n’est pas que nous n’en eussions le droit ; mais c’est pour nous donner nous-mêmes en exemple à vous, afin que vous nous imitiez. 10 Et en effet, lorsque nous étions auprès de vous, nous vous déclarions ceci, que si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger. 11 Car nous apprenons qu’il y en a quelques-uns parmi vous qui vivent d’une manière déréglée, qui ne travaillent point, mais s’occupent de choses vaines. 12 Or nous recommandons à ceux qui sont tels, et nous les exhortons dans le Seigneur Jésus-Christ, que, travaillant paisiblement, ils mangent leur propre pain. 13 Mais pour vous, frères, ne vous découragez pas en faisant le bien. 14 Et si quelqu’un n’obéit point à ce que nous vous disons par cette lettre, signalez-le, et n’ayez point de communication avec lui, afin qu’il en ait de la confusion. 15 Toutefois ne le regardez pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère. 16 Or, que lui-même, le Seigneur de la paix, vous donne la paix en tout temps, de toute manière ! Le Seigneur soit avec vous tous ! 17 La salutation est de ma propre main, à moi Paul, ce qui est un signe en chaque lettre ; j’écris ainsi. 18 La grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous !

En substance, semble-t-il, Paul dit que si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus, et haro donc sur les surfers de Malibu ! Mais, en lisant le contexte, il faut comprendre, d’après Van Parijs, qu’il y a une différence entre le devoir légal et le devoir moral de travailler : Paul dit qu’il faut travailler pour donner l’exemple de la vertu, et non pas qu’est inexistant le droit de ne pas travailler et d’être quand même nourri — dont lui-même pourrait se réclamer alors qu’il préfère travailler manuellement pour donner l’exemple.
Cela me semble personnellement un argument de Jésuite, mais bon, si cela peut convaincre les moralistes… Qu’il y ait un devoir moral de travailler, j’en conviens, mais s’il faut lier la morale au droit de manger, nous sommes tous morts à brève échéance ! C’est plutôt là que je vois le contre-argument cherché : si la loi du groupe n’assure pas la subsistance de chacun, le cadre qui oriente nos actions c’est la lutte contre la souffrance, de chacun contre tous, plutôt que l’allègement de la souffrance, de tous pour chacun.
Suite à la conférence, j’ai demandé à Philippe Van Parijs s’il avait entendu parler de la proposition de Guy Caron, leader parlementaire du NPD à Ottawa, pour une forme de revenu universel au Canada. Non. Je m’étonne de n’avoir pu trouver encore aucune analyse critique de cette proposition : avez-vous des nouvelles à ce sujet ?
J’ai évoqué la Lettre ouverte à l’Organisation des Nations unies en racontant un peu comment était apparue au Forum social mondial l’idée d’un revenu universel mondial, en commençant par les réfugiés que le projet du HCR devrait couvrir pour 2020, et comment depuis nous étions en relation avec le BIEN, les Brésiliens, le MFRB… Quand j’ai mentionné l’abolition de l’héritage, Van Parijs s’est dit catégoriquement contre une telle idée, en particulier parce qu’il faudrait alors interdire aussi la donation entre vifs. Nous avons échangé un peu sur cela, mais nous ne pouvions guère aller bien loin dans les circonstances. La conversation a pris fin sur une réitération de son opposition à la fin de l’héritage.
La grande affaire à propos du revenu universel semble celle de l’éthique liée au travail. J’ai l’impression que la plupart des gens dans notre culture sont pris au piège d’un égo qui doit entretenir son auto-construction in-dépendante, sous peine de manquer de la validité requise devant autrui.
L’important, me semble-t-il, alors que les changements à venir sont encore nombreux avant que nous soyons enfin sortis du pétrin, est de marcher dans une bonne direction, orientés selon un cadre collectif approprié.
Amitiés,

Citations de François Blais

tirées de son livre

Un revenu garanti pour tous, Boréal, 2001

Sous l’appellation allocation universelle, quand il était professeur à l’Université Laval, François Blais a pris fermement position en faveur du revenu de base. Son livre est l’un des meilleurs qui aient été publiés en français sur le sujet. Fermement fondé sur une recherche universitaire approfondie, il est pourtant écrit dans une langue simple facile à comprendre, mais qui n’ignore pas les complexités inhérentes au revenu de base.

Les extraits que nous citons ici aident à comprendre, les petits pas, les tout petits pas, que le «maintenant ministre» veut faire prendre au Québec dans son Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale 2017-2023 rendu publique le 10 décembre 2017.

En 2001, François Blais écrivait:

(Note: nous avons mis en caractères gras certains passages qui nous semblaient éclairer, d’une façon ou d’une autre, la démarche actuelle de F. Blais comme ministre. Faites vous-même vos choix, et faites-nous-les connaître.)

L’allocation universelle devrait normalement se situer au cœur d’une réforme générale de l’État-providence. (p. 14)

Comme le débat sur l’allocation universelle ne semblait pas démarrer, comme certaines initiatives me faisaient craindre qu’il puisse être lancé de façon maladroite et incorrecte par des personnes aux intentions louables, certes, mais qui n’en maîtrisent encore que les pourtours, enfin, parce que je me sentais prêt à le lancer; j’ai pensé réaliser cet ouvrage qui porte certainement, pour le meilleur et pour le pire, quelques traces de ma formation et de mes préoccupations intellectuelles et sociales. (p. 14)

L’allocation universelle n’a pas pour but d’améliorer le revenu net des plus riches mais bien d’augmenter les possibilités des plus pauvres en assurant à tous, il est vrai, une meilleure sécurité financière. Pour y parvenir, il faut, en contrepartie à son instauration, ajuster les taux d’imposition afin d’obtenir l’effet distributif recherché sur les revenus nets. C’est ce que nous faisons de facto pour le financement d’autres programmes universels ou publics comme la santé, l’éducation, la sécurité publique, l’entretien des routes, la protection des cours d’eau, le soutien aux bibliothèques municipales, etc. (p. 74-75)

Le seul remède que nos gouvernants aient trouvé ces dernières années pour s’attaquer l’inertie de certains prestataires fut le recours à la coercition ou à «l’activation» mais cette stratégie ne donne pas les résultats escomptés simplement parce qu’elle repose sur une conception simpliste et tout aussi bureaucratique de l’activité humaine. (p. 76)

Les programmes sélectifs se révèlent généralement stigmatisants et humiliants pour les ayants droit. On les force à se placer dans une situation de demandeurs, à faire état de leur dénuement et à tolérer qu’on puisse examiner en tout temps leur situation de vie personnelle. Les conditions d’admissibilité exigent qu’ils dilapident préalablement une partie de leur patrimoine, ce qui a pour effet d’aggraver davantage leur dépendance. Personne ne devrait avoir à se placer dans une telle situation pour recevoir de l’aide.

Le ciblage des politiques sociales a aussi comme autre défaut condamnable de diviser la société en deux camps distincts les débiteurs et les contribuables. Inévitablement, cela nourrit l’idée, en particulier dans des périodes économiques difficiles, que les premiers vivent au crochet des seconds. Les allocataires se retrouvent alors pointés du doigt et soumis aux humeurs de l’opinion publique. Le rapport de force leur est entièrement défavorable quand vient le temps de revendiquer l’amélioration de leur sort. De tous les groupes de la société, ils représentent ceux dont l’influence et la capacité de faire valoir leurs droits sont les plus faibles. Les politiques de type workfare ne font rien pour les aider, au contraire. Elles les forcent à occuper un travail qu’ils ne désirent pas et dans des conditions d’employabilité inférieures à celles des autres travailleurs, ce qui les enferme définitivement dans des statuts de citoyens de second rang.

Si la justice doit, comme je le crois, promouvoir l’autonomie, la dignité et la capacité de faire valoir ses droits et d’être reconnu à part entière dans la société, cela crée une forte présomption en faveur d’un programme universel plutôt que sélectif. Tout d’abord parce qu’on ne force plus aucun de nos concitoyens à se placer dans la situation de demandeur vis-à-vis des autres. Ensuite parce que l’aide est fournie de manière préventive afin d’éviter des conditions irréversibles de dégradation économique. (p. 94-95)

Revenons maintenant à la question du droit au travail. Si l’on tient à tout prix à situer la question sur le plan des droits, alors il est vrai que l’on devrait toujours privilégier le droit au revenu par rapport au droit au travail. En fait, le droit au travail incarne un principe juridiquement vide (il n’a été appliqué dans aucune société). Les raisons en sont fort simples le travail rémunéré est une activité socialisée tributaire, pour sa définition et sa rémunération, de la demande d’autrui et c’est bien sûr à ce niveau que le bât blesse. Je peux vouloir devenir menuisier ou encore professeur de chant mais je n’arriverai à en vivre que si d’autres me rétribuent suffisamment pour mes services. Mon droit à un travail particulier est donc lié à celui des autres de pouvoir choisir leur propre travail ainsi que les biens ou services qu’ils désirent librement acheter Aucune forme d’organisation sociale n’est en mesure de répondre à des désirs aussi concurrents. (p. 97)

En assurant à un chacun un revenu inconditionnel, on ne met pas fin aux inégalités engendrées par le travail rémunéré, mais on en diminue les conséquences les plus néfastes. En particulier, on atténue l’obligation pour les travailleurs possédant les facteurs de production les moins en demande de perdre leur dignité à vendre leur force de travail à tout prix pour survivre. Le travail pourra acquérir toutes ses lettres de noblesse comme activité libératrice ou d’insertion lorsque sa définition ne se retrouvera plus entièrement liée à la sphère marchande. C’est pourquoi, en toute logique, le «droit au travail» doit être entendu comme le «droit de ne pas travailler» et comme la possibilité de s’engager dans des activités qui ne sont pas exclusivement soumises aux règles du marché, de l’offre et de la demande courantes. Ainsi présentée, l’allocation universelle ouvre une perspective cohérente face au droit au travail et met en place les ressources pour sa réalisation. (p. 99-100)

Il n’existe aucune harmonie préétablie entre l’efficacité et l’équité, mais j’ai rappelé que ces valeurs ne s’opposaient pas nécessairement et qu’il est possible de chercher à les concilier, sinon dans l’absolu, du moins d’une meilleure façon qu’aujourd’hui, en gardant à l’esprit que, en cas de conflit, la justice devrait toujours avoir priorité sur l’efficacité. Les changements rapides sur les plans économique et technologique obligent à définir des formes de solidarité plus souples et mieux ajustées aux nouvelles réalités sociales et économiques. Des mesures qui ne découragent pas l’initiative individuelle et qui augmentent les possibilités de chacun d’occuper une activité utile dans des domaines aussi variés que les loisirs, la connaissance, la protection environnementale ou les soins donnés à d’autres personnes.  (p. 106)

Nous convenons maintenant que le versement d’une allocation universelle, en ce qui concerne par exemple les barèmes de l’aide sociale, demanderait forcément un effort budgétaire supplémentaire. Cet effort soutient deux objectifs fondamentaux de la politique sociale contemporaine (i) l’individualisation des transferts (pour mettre fin aux enquêtes touchant les ménages); et (ii) une meilleure intégration de la fiscalité et des transferts (pour éliminer la trappe fiscale des prestataires actuels et augmenter les revenus nets des actifs pauvres). Ces objectifs sont hautement désirables et il est regrettable que nous ayons tant tardé à les prendre en charge. (p. 118)

Cela étant dit, je garde tout de même des réserves importantes sur le projet consistant à lier à tout prix la réalisation à court terme de l’allocation universelle à un élargissement de l’assiette fiscale. Tout d’abord, on multiplie les difficultés mais aussi les occasions de résistance au changement, ce dont nous n’avons nul besoin dans le cas d’une mesure déjà politiquement aussi controversée et dont les opposants les plus farouches se rencontrent autant à gauche qu’à droite. Deuxièmement, et c’est à mon avis le motif le plus décisif, ce n’est pas la meilleure façon de faire les choses du point de vue de la gestion publique. L’augmentation des recettes de l’Etat ou la rationalisation de ses dépenses seront toujours à l’ordre du jour, allocation universelle ou pas. Cependant, il vaut la peine de procéder par étapes à partir de substitutions relativement simples sur lesquelles il existe des possibilités réelles de réunir un assez large consensus. Nous pourrons ensuite progressivement augmenter la prestation pour lui faire atteindre des niveaux substantiels. Une introduction brusque causerait des modifications radicales dans la répartition des revenus des ménages et favoriserait indûment les couples par rapport aux individus. Cela peut bien être une conséquence souhaitable de l’individualisation des transferts et de leur intégration de la fiscalité mais il n’en faut pas moins continuer de protéger les revenus les plus faibles pendant cette période de transition. Quand la majorité des citoyens auront senti les effets bénéfiques des modifications envisagées ici, quand ils se seront habitués à la reconnaissance de certains principes fondamentaux comme le droit à un revenu de base stricte ment inconditionnel, cumulable et individualisé, les résistances reposant uniquement sur des préjugés tomberont, du moins c’est à  espérer. Nous saurons alors que ces changements sont bénéfiques pour l’ensemble de la société et pour toutes les générations réunies. L’allocation universelle, comme toute politique, doit donc faire ses preuves. (p. 128-9)

Comme la plupart des défenseurs de l’allocation universelle, je propose donc de ne pas lier, du moins de façon absolue, sa réalisation à court terme à des transformations de fond dans les sources de revenus de l’État. Je suggère plutôt, dans une démarche initiale mais nécessaire, de faire mieux avec les sommes déjà à notre disposition. Cette attitude, en plus d’être plus prudente économiquement et politiquement, ne nous empêchera nullement, dans une seconde étape, de voir rapidement à sa bonification. Au contraire, ce sera d’autant plus facile que l’effort demandé pour la mise en place d la nouvelle structure aura été somme toute assez faible. (p. 129-130)

Si l’on veut abolir tous ces programmes conditionnels pour les remplacer par un seul régime simplifié et transparent, et il faut le faire, on doit en contrepartie hausser corollairement les taux d’imposition de revenus plus élevés pour absorber leur équivalent dans les revenus disponibles et les effets distributifs escomptés. Ceci n’est ni compliqué ni inusité. Le système fiscal possède une fonction redistributive et il est normal, voire nécessaire dans de nombreux cas, de le modifier pour prendre acte effectuées sur le plan des transformations des transferts directs aux personnes.  (p. 132-3)

L’amélioration du sort des assistés sociaux actuels doit passer obligatoirement par une diminution draconienne de leur taux marginal d’imposition effectif et non par une augmentation des barèmes de l’aide sociale, qui ne ferait que créer encore plus d’exclusion. (p. 135)

L’allocation universelle partielle, à laquelle des transferts conditionnels demeurent liés pour une période de transition, offre une solution plus réaliste tout en entamant des changements non négligeables dans notre façon de réaliser la solidarité dans notre société. (p. 140)

L’instauration de l’allocation universelle nous amènera à réféchir à différents volets de l’Etat-providence actuel et peut faciliter réalisation de certaines réformes devenues urgentes. Rien, surtout pas la justice, n’exige de limiter le niveau de l’allocation universelle à son seuil le plus faible. Rien, surtout pas la justice, ne nous engage à devenir les gardiens du statu quo et des institutions existantes. (p. 142-3)

Indexer l’allocation universelle l’évolution du produit national à lui permettrait d’atteindre des niveaux substantiels plus rapidement puisque celle-ci est généralement plus élevée que le taux d’inflation. Il s’agirait, bien sûr, d’une véritable révolution dans notre façon de concevoir la redistribution de la richesse, mais cela ne relève pas nécessairement de l’utopie. (p. 143)

Je crois fermement que l’allocation universelle se retrouvera au coeur des propositions de réforme de la politique sociale du XXIe siècle. Nous devons donc nous y préparer sans plus attendre. (p. 140)

L’allocation universelle ne se fera pas en un jour et cela n’est pas en soi mauvais, car nous bénéficierons de temps pour nous y préparer et réfléchir à ses conséquences multiples. N’oublions jamais que,  

d’une certaine façon, l’esprit de solidarité qui anime l’allocation universelle se retrouve déjà parmi nous dans certaines des réalisations institutionnelles dont nous pouvons être le plus fiers: l’instruction gratuite et l’accès universel aux soins de santé. Il s’agit de maintenir ce cap, mais en insistant maintenant sur l’idée de citoyenneté économique. (p. 159)

L’allocation universelle ouvre sans aucun doute de nouvelles perspectives sur les rapports que citoyens et citoyennes devraient entretenir au sein d’une société juste. C’est de ce nouveau monde qui s’offre en partie à nous aujourd’hui même qu’il faut commencer à débattre. (p. 162)

L’aide humanitaire en argent et le revenu de base

On parle beaucoup de projets-pilotes et d’expérimentations du revenu de base comme moyen d’en vérifier la validité. Ceux que l’on a réalisés (Inde; Malawi; Dauphin, Manitoba; Caroline du Nord) on été positifs, mais on chipote, on leur trouve des défauts: pays qui ne nous ressemblent pas, autre époque, pas analysés, etc.

Et il y a ceux qui sont en cours, en Finlande et en Ontario, entre autres, qui n’ont pas ces défauts, mais dont les résultats ne sont encore que fragmentaires.

On oublie cependant d’autres actions qui amènent de l’eau au moulin du mouvement pro-revenu de base: de plus en plus d’aide se donne en argent comptant.

Plusieurs organismes d’aide internationale on pris cette direction et connaissent de très bons résultats. Par exemple, c’est le cas de l’International Rescue Committee. The Guardian a consacré un article très intéressant sur le sujet. Pour le lire, cliquez ici.

Circonscrite, plus petite et moins connue,  il y a de plus en plus de l’aide directe en comptant donnée à des personnes qui ont vécu des catastrophes. C’est ce qu’a fait la bien connue Dolly Parton lors d’un feu qui a jeté plusieurs personnes à la rue au Tennessee. Très rapidement (en 48 heures, dit-on), elle a rassemblé assez d’argent pour donner à 1 000 familles 1 000 $ par mois, pendant six mois, et 5 000 $ à la fin de ces six mois.

Dans un sondage leur demandant quelle aide leur avait été la plus utile, 11% des sinistrés ont mentionné le support psychologique, 27% le soutien matériel et 62%, l’argent comptant. Pour lire l’article qui en parle, cliquez ici.

L’analyse de ces actions humanitaires montre que la liberté que donne l’aide au comptant, sans condition, est appréciée, et efficace.

Un revenu de base n’aurait-il pas le même effet dans nos sociétés?

8 expérimentations du revenu de base en France

Plusieurs médias en parlent
En voici quelques uns

VIDÉO – Revenu de base : 8 départements prêts à l’expérimenter

RTL.fr

Après une étude financée à hauteur de 100.000 euros de la part de 8 départements, un revenu de base pourrait être expérimenté à l’horizon 2019. > … Cette phase de test autour du revenu de base permettrait d’ajuster le montant de l’aide allouée, qui devrait s’élever à 750 euros par mois et par …

Un revenu de base en test dans huit départements – Actu Orange

Comment huit départements avancent vers l’instauration d’un revenu de base

Gazette des communes Alors que les départements se plaignent, la Seine-Saint-Denis en tête, de ne pouvoir financer le RSA, comment veulent-ils lancer l’expérimentation sur le revenu de base ? La réponse à cette question ne devrait être connue que dans quelques mois. Pour l’heure, les départements vont – seulement …

 Dordogne : Germinal Peiro veut expérimenter le revenu de base

Sud Ouest … tribune publiée dans « Le Journal du Dimanche », les huit présidents socialistes des Conseils départementaux de l’Aude, de l’Ariège, du Gers, de la Gironde, de Meurthe-et-Moselle, de Haute-Garonne, d’Ille-et-Vilaine et de Seine-Saint-Denis se proposaient de tester le revenu de base sur leur territoire.

La Dordogne 9e département à tester le revenu de base ?

Franceinfo

Revenu de base : test en vue– Sud Ouest

Le département de la Dordogne candidat pour expérimenter le revenu de base– France Bleu

 Le revenu de base bientôt en Meurthe-et-Moselle ?

Franceinfo Huits présidents (PS) de départements ambitionnent de mettre en place un « revenu de base« . … avec le projet de « revenu universel » proposé par Benoît Hamon, est que le revenu de base ne serait pas perçu par l’ensemble de la population, mais seulement par les bénéficiaires en situation de précarité.

JT breton. Le revenu de base testé en Ille-et-Vilaine

Le Télégramme Au programme de votre JT breton, ce mardi 28 novembre, le revenu de base vanté par Benoît Hamon testé en Ille-et-Vilaine, des aides aux devoirs au Guilvinec (29), le concours lié au nautisme lancé par la CCI du Morbihan et des aides à la rénovation des habitations du centre-ville, à Quimper.

Le Département de Haute-Garonne veut tester le revenu de base

La Tribune Toulouse Georges Méric veut expérimenter le revenu de base en Haute-Garonne. (Crédits : DR) Dans une tribune du Journal du Dimanche parût le 26 novembre, le président du Département de Haute-Garonne, Georges Méric, et sept homologues annoncent vouloir expérimenter le revenu de base sur leur …

Le revenu universel expérimenté à Toulouse

Toulouse Infos Le revenu universel sera peut être testé à Toulouse et dans 4 départements d’Occitanie. Les présidents de la Haute-Garonne, de l’Ariége, du Gers et de l’Aude signent une tribune dans le journal du dimanche. Dans cette tribune, ils affirment qu’ils veulent expérimenter le revenu universel ou revenu de …

Revenu de base : 8 départements prêts à l’expérimenter

Portail Free Après une étude financée à hauteur de 100.000 euros de la part de 8 départements, un revenu de base pourrait être expérimenté à l’horizon 2019.

Vous êtes né au Québec? Voici combien ça vaut…

Comme le fameux investisseur Warren Buffet a dit, être né dans un pays développé avec un système de droit, des infrastructures et l’accès à des écoles est un avantage important dans la vie. Mais, les avantages ne sont pas également partagés parmi les membres de la société. Même si vous êtes né au Québec votre situation à la naissance peut varier beaucoup, si vous êtes né dans une famille aisée, dans une communauté autochtone ou dans une famille immigrante – votre accès à la richesse commune de la société québécoise n’est pas bien partagé.

En principe, la richesse commune qui a été bâtie par les générations précédentes devrait être partagée équitablement parmi tous les nouveaux citoyens. Bien sûr, ce n’est pas le cas et ne le sera possiblement jamais. Mais, nous croyons qu’on devrait tenter de se rapprocher d’une société où tous les citoyens et citoyennes partent d’un pied d’égalité. Un moyen de faire cela est d’instaurer un revenu de base qui serait financé via un retour sur notre richesse collective.

La question revient à déterminer quelle valeur on accorde à notre richesse collective. La richesse collective de la société est composée de nombreux éléments tels que notre infrastructure physique, notre système de droit, notre système de santé, notre système d’éducation, les sociétés d’État, les ressources naturelles, les droits de diffusion de télécommunications et bien d’autres choses qu’on tient pour acquises tous les jours  – bref, c’est le capital public de la société.

D’une certaine manière nous avons déjà établi la valeur de notre richesse collective via nos programmes d’investisseurs étrangers. D’une manière assez directe, on vend des résidences permanentes à des étrangers et cette résidence permanente permet par la suite d’obtenir la citoyenneté pour soi-même et pour sa famille. Par exemple, aux États-Unis, on peut se procurer un visa EB-5 pour 1 million de dollars d’investissement. Au Québec, on peut prêter $800,000 pendant cinq ans à Investissement Québec et obtenir la résidence permanente.

Si on prend un retour moyen sur le capital de la Caisse du dépôt du Québec, soit environ 7%, cela veut dire qu’on vend la résidence permanente à environ 7% de $800,000 par an multiplié par 5 ans, donc $322,041.

Si on plaçait ce $322,041 pour chaque adulte au Québec à partir de l’âge de 18 ans et qu’on lui versait les intérêts (7%) de ce placement, cette personne aurait un revenu de base mensuel de $1,880 ! C’est donc la valeur que notre gouvernement et notre société ont décidé d’allouer à la richesse collective de notre société, puisque c’est le montant auquel on vend le droit d’en devenir membre.

http://www.immigration-quebec.gouv.qc.ca/en/immigrate-settle/businesspeople/applying-business-immigrant/three-programs/investors/index.html

https://www.uscis.gov/working-united-states/permanent-workers/employment-based-immigration-fifth-preference-eb-5/eb-5-investors