Conférence de Philippe Van Parijs à Concordia

Robert Daoust nous a envoyé, récemment, à quelques militants de Revenu de base Québec, du Mouvement français pour un revenu de base et d’Algosphère, cet excellent compte-rendu d’une conférence de Philippe Van Parijs à l’Université Concordia, une conférence que nous avons manquée, malheureusement.

Mais, heureusement, il accepté que nous le citions entièrement.


Bonjour Luc, Christian, Sylvie, Jean-Christophe,

Philippe Van Parijs était de passage au Québec hier pour donner une conférence à l’université Concordia. Je croyais que beaucoup de gens intéressés par le revenu universel seraient là mais il n’y avait plutôt qu’une quarantaine de personnes étudiant en éthique. L’annonce a dû être plus limitée que je pensais.
Il a d’abord rappelé trois événements qui ont amené beaucoup de visibilité récemment à l’idée du revenu universel : le référendum en Suisse (suite à un mouvement commencé en Allemagne lors des élections de 2006), le projet-pilote en Finlande et la campagne française pour la présidence. Il se félicite du résultat en Suisse, trouvant qu’au pays de Calvin près de 25% en faveur du revenu universel est un bon score. Il n’attend pas grand chose de la Finlande parce que le projet est mal ficelé, mais est heureux de la visibilité. En France, ce fut une occasion inespérée de faire avancer la cause, malgré que Hamon ait été mal conseillé, d’après lui, par le couple Piketty et Cagé qui ont voulu faire passer une formule d’impôt négatif pour un revenu universel.
Il a ensuite raconté comment lui était venu la passion pour l’idée du revenu universel. Il était, vers 1982, dans un panel entre deux économistes. Le marxiste a parlé élogieusement du revenu universel en déplorant que la société capitaliste ne pourrait jamais faire cela. Le capitaliste a répondu qu’au contraire les grandes idées socialistes comme la sécurité sociale ou le welfare state avaient été réalisées par les sociétés capitalistes et qu’il pouvait parfaitement en aller de même du revenu universel, mais que cela ne se ferait jamais parce que le problème en était plutôt un d’éthique liée au travail.
Philippe Van Parijs a trouvé dans la litérature beaucoup d’arguments en faveur du revenu universel. Il a été grandement déçu cependant quand dans une conférence John Rawls a déclaré que les surfers de Malibu ne devaient pas être éligibles à une telle allocation. À la recherche d’un contre-argument, il s’est alors tourné vers les surplus accumulés dans l’économie depuis l’ère capitaliste, surtout avec l’augmentation de la productivité du travail, pour en arriver à dire que cet « héritage » commun devait être distribué également (ou en suivant le principe du maximin) entre tous les individus.
Plus tard, Van Parijs (de l’Université catholique de Louvain) a exposé un autre argument tiré du deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens :

1 Au reste, frères, priez pour nous, afin que la Parole du Seigneur poursuive sa course et soit glorifiée, comme elle l’est aussi parmi vous ; 2 et que nous soyons délivrés des hommes déréglés et méchants ; car tous n’ont pas la foi. 3 Mais le Seigneur est fidèle, qui vous affermira et vous préservera du mal. 4 Et nous avons cette confiance en vous dans le Seigneur, que vous faites et que vous ferez les choses que nous vous recommandons. 5 Mais que le Seigneur dirige vos cœurs vers l’amour de Dieu et vers la patience de Christ ! 6 Or, nous vous recommandons, frères, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, de vous retirer d’avec tout frère qui vit d’une manière déréglée, et non selon l’enseignement qu’ils ont reçu de nous. 7 Car vous savez vous-mêmes comment vous devez nous imiter, puisque nous ne nous sommes point conduits d’une manière déréglée parmi vous, 8 et que nous n’avons mangé gratuitement le pain de personne ; mais, dans la fatigue et dans la peine, travaillant nuit et jour, pour n’être à charge à aucun de vous. 9 Ce n’est pas que nous n’en eussions le droit ; mais c’est pour nous donner nous-mêmes en exemple à vous, afin que vous nous imitiez. 10 Et en effet, lorsque nous étions auprès de vous, nous vous déclarions ceci, que si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger. 11 Car nous apprenons qu’il y en a quelques-uns parmi vous qui vivent d’une manière déréglée, qui ne travaillent point, mais s’occupent de choses vaines. 12 Or nous recommandons à ceux qui sont tels, et nous les exhortons dans le Seigneur Jésus-Christ, que, travaillant paisiblement, ils mangent leur propre pain. 13 Mais pour vous, frères, ne vous découragez pas en faisant le bien. 14 Et si quelqu’un n’obéit point à ce que nous vous disons par cette lettre, signalez-le, et n’ayez point de communication avec lui, afin qu’il en ait de la confusion. 15 Toutefois ne le regardez pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère. 16 Or, que lui-même, le Seigneur de la paix, vous donne la paix en tout temps, de toute manière ! Le Seigneur soit avec vous tous ! 17 La salutation est de ma propre main, à moi Paul, ce qui est un signe en chaque lettre ; j’écris ainsi. 18 La grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous !

En substance, semble-t-il, Paul dit que si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus, et haro donc sur les surfers de Malibu ! Mais, en lisant le contexte, il faut comprendre, d’après Van Parijs, qu’il y a une différence entre le devoir légal et le devoir moral de travailler : Paul dit qu’il faut travailler pour donner l’exemple de la vertu, et non pas qu’est inexistant le droit de ne pas travailler et d’être quand même nourri — dont lui-même pourrait se réclamer alors qu’il préfère travailler manuellement pour donner l’exemple.
Cela me semble personnellement un argument de Jésuite, mais bon, si cela peut convaincre les moralistes… Qu’il y ait un devoir moral de travailler, j’en conviens, mais s’il faut lier la morale au droit de manger, nous sommes tous morts à brève échéance ! C’est plutôt là que je vois le contre-argument cherché : si la loi du groupe n’assure pas la subsistance de chacun, le cadre qui oriente nos actions c’est la lutte contre la souffrance, de chacun contre tous, plutôt que l’allègement de la souffrance, de tous pour chacun.
Suite à la conférence, j’ai demandé à Philippe Van Parijs s’il avait entendu parler de la proposition de Guy Caron, leader parlementaire du NPD à Ottawa, pour une forme de revenu universel au Canada. Non. Je m’étonne de n’avoir pu trouver encore aucune analyse critique de cette proposition : avez-vous des nouvelles à ce sujet ?
J’ai évoqué la Lettre ouverte à l’Organisation des Nations unies en racontant un peu comment était apparue au Forum social mondial l’idée d’un revenu universel mondial, en commençant par les réfugiés que le projet du HCR devrait couvrir pour 2020, et comment depuis nous étions en relation avec le BIEN, les Brésiliens, le MFRB… Quand j’ai mentionné l’abolition de l’héritage, Van Parijs s’est dit catégoriquement contre une telle idée, en particulier parce qu’il faudrait alors interdire aussi la donation entre vifs. Nous avons échangé un peu sur cela, mais nous ne pouvions guère aller bien loin dans les circonstances. La conversation a pris fin sur une réitération de son opposition à la fin de l’héritage.
La grande affaire à propos du revenu universel semble celle de l’éthique liée au travail. J’ai l’impression que la plupart des gens dans notre culture sont pris au piège d’un égo qui doit entretenir son auto-construction in-dépendante, sous peine de manquer de la validité requise devant autrui.
L’important, me semble-t-il, alors que les changements à venir sont encore nombreux avant que nous soyons enfin sortis du pétrin, est de marcher dans une bonne direction, orientés selon un cadre collectif approprié.
Amitiés,